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Avril 2006

Joe Bousquet : Une vie à corps perdu, Edith de la Heronnière, Albin Michel
Joe Bousquet : Une vie à corps perdu, Edith de la Heronnière, Albin Michel

Edith de la Héronnière aborde, avec cet essai biographique consacré à Joë Bousquet, un nouveau pan de la mystique qu'elle avait précédemment explorée avec Teilhard de Chardin.
Elle prête sa sensibilité vibratile à une captation de l'infime, de l'intime et du mystère humain qui l'émeuvent. Elle ménage un accès clair en même temps que profond à un domaine où il n'est pas évident d'accoster, et favorise par empathie avec son sujet une compréhension de la destinée entre joie et souffrance, désolation physique et création de l'âme. Son texte est un travail d'approche qui éveille la conscience, nous faisant accéder à la compréhension de l'infirme qui est en chacun de nous et que l'orgueil masque le plus souvent à nos yeux, nous empêchant d'assumer pleinement notre condition dans toute l'étendue de son spectre, du plus haut de l'espoir au plus profond de la détresse. Il est des oeuvres qui ne se laisse pas lire par effraction. Il faut les prendre longuement dans ses mains, les réchauffer, les mettre en somme à la température de notre corps et de notre âme pour qu'ils puissent s'y tremper, s'en imprégner, en tirer tout le suc. La figure de Joë Bousquet, humainement tant que littérairement, reste énigmatique et ne se délivre pas promptement. Edith de la Héronnière nous familiarise avec elle en mêlant l'oeuvre et la vie du poète dans une alternance de leurs aspects les plus quotidiens jusqu'aux plus intellectuelement abstraits. La tentative de l'auteur est d'autant plus réussie, qu'elle éclaire dans certaines pages fulgurantes le sens d'une évolution intime à la croisée de l'impotence corporelle et de la re-création spirituelle. Joë Bousquet que tout et lui-même semblait devoir refuser à la vie, survivra à cette balle qui le foudroya sur le champ de bataille de 1918, sacrifice quasi volontaire, comme volontairement aussi il renaîtra à soi-même par la grâce de l'écriture. Cloué au lit sa vie durant par l'infirmité qui résulta de sa blessure, sa destinée fut marquée au sceau de l'amour des femmes et de l'amitié. Amitié des poètes et des peintres qui trouveront chez lui comme un écho d'absolu à leur quête esthétique. Sont convoquées dans ce texte quelques figures tutélaires de l'aventure humaine, tant hors-la-loi que poétiques, philosophiques, littéraires ou artistiques: Henri de Monfreid, Rilke, Simone Weil, Jean Paulhan, Hans Bellmer. Il fut à leur proximité, un animateur immobile. Peut-être l'énergie vitale était-elle trop puissante en lui pour qu'il ne se trouve contraint à refuser le destin ordinaire qui lui était échu, et à se façonner le sien propre. Cette renaissance il l'accomplit pour ainsi dire en laissant atrophier sa machine corporelle. Après quoi il brûla plus lentement mais d'une flamme plus pure, vive et spirituelle cette énergie trop explosive à son état natif. Livrée à sa nature primitive, elle l'aurait probablement tué plus jeune, consumé sans attendre le temps de vivre. Par métaphore, on peut dire de Joë Bousquet, ce grand corps comme dévitalisé, sans capacité d'affronter physiquement le réel, de se construire dans le réel, qu'il y a secrété son oeuvre comme une coquille, devenue sa loge, son habitacle, son vaisseau, donnant à son immobilité forcée accès aux voyages inouïs de son imagination, explorateur de ses néants intimes, l'esprit tendu comme une voile sensible au moindre souffle intérieur. Il libère son langage de toutes les formes et figures attendues, de toute soumission, comme il a libéré son être physique de sa pesanteur... en le soumettant à une pesanteur plus grande, celle de l'infirmité. Privé de la racine du corps, son écriture se déploie du côté de l'esprit à travers un langage nourrit du travail sur des mots-images, sur les faits, les sensations, et du côté du coeur par la réminiscence des sentiments, des souvenirs. Ces deux versants de son art se joignent en une mystique poétique qui en fait la saveur particulière. Spiritualisme, poésie, art, sont concentrés par son attention permanente, unis dans une contemplation méditative où il transcende la souffrance. On aurait aimé peut-être une analyse plus approfondie pour mieux apprécier l'aspect éventuellement cathare de sa pensée (joë Bousquet vivant à Carcassonne, dans une atmosphère empreinte de légendes ancestrales). Edith de la Héronnière, parcourant la galaxie intime d'un homme prisonnier de soi-même, tisse la toile qui nous permet de mieux en saisir le reflet. La tâche n'est pas achevée et ne le sera jamais de lire les textes de Joë Bousquet, d'en relier les lambeaux infiniment épars. La fin de cet essai, en particulier, est une leçon de sagesse et d'espoir propre elle aussi à toucher chacun d'entre nous, une manière d'appel au courage et à la force, force intérieure que nous recèlons: celle d'un engendrement de soi-même, d'une "mise au monde" de celui que nous portons en nous, d'une volonté de refuser la fatalité en nous imposant au réel. Un mot en conclusion pour dire à quel point l'écriture d'Edith de la Héronnière est fidèle à ce propos qu'elle annonce en introduction: faire passer. Ainsi devient-elle le "passeur", personnage de Joë Bousquet qu'elle évoque, et qui "fait le lien entre les deux côtés du miroir". Ici entre l'homme et son oeuvre.

Guillaume d'Enfert avril 2006

19€ => 18€05
La chambre de Joe Bousquet, Pierre Cabanne, André Dimanche
La chambre de Joe Bousquet, Pierre Cabanne, André Dimanche

En parallèle à la lecture du livre d'Edith de la Héronnière, on pénètrera avec grand interêt dans La Chambre de Joe Bousquet-Enquète et écrits sur une collection, ouvrage dans lequel Pierre Cabanne apporte son témoignage et quelques souvenirs à plus de cinquante années de distance, sur le personnage tel qu'il le connut et en fut ébloui.
Après deux beaux textes d'époque de Pierre Guerre et Louis Pons en introduction, P. Cabanne fait une présentation circonstanciée des relations artistiques du poète, suivie d'un catalogue d'oeuvres au milieu desquelles il vécut, de préfaces qu'il donna aux expositions de ses amis peintres et de réflexions sur l'art tirées de sa correspondance. Des photos de la chambre et de son maître complètent ce portrait riche et attachant du vivant amoureux de l'art tel que se dessine ici Joe Bousquet. Hors de préjugés d'école ou des rigidités de l'histoire de l'art, nous découvrons chez Joe Bousquet une réflexion esthétique qui ouvre le regard aux dimensions intérieures de l'être, et réciproquement amplifie l'être des découvertes de son regard. L'oeuvre ainsi explorée se double d'une dimension insoupçonnée riche de cohérence métaphorique. "Devant un tableau, dit-il, il me semble que je me dépouille de mon être temporel (...)". A Jean Paulhan il disait: "Ce qu'on éprouve devant un grand tableau, c'est le besoin de prier." Contemplation et silence ne sont jamais loin, mais toujours y participent son amour des hommes et de la vie. Au même titre que l'opium, l'art a été pour Joë Bousquet support à rêveries hypnotiques dont il nous transmet l'effet dans ses textes sur la peinture, où le langage ondule au gré de l'accommodation de sa vision à la surface et dans les profondeurs des oeuvres. Un regret : que la chronologie d'entrée des oeuvres dans la collection de Joe Bousquet ( évoquée en ouverture du catalogue ) ne soit pas précisée, car rien ne nous permet de comprendre l'évolution de son enrichissement, ni d'accompagner les découvertes du poète.

Guillaume d'Enfert - avril 2006

19€50 => 18€52
C'était Ambroise Vollard, Jean-Paul Morel, Fayard
C'était Ambroise Vollard, Jean-Paul Morel, Fayard

La Librairie L'OEIL ECOUTE vous invite à la signature du portrait d'Ambroise VOLLARD que vient de publier Jean-Paul MOREL aux éditions Fayard. Cette "enquète" paraît à l'occasion de l'exposition: De Cézanne à Picasso, chefs-d'oeuvre de la galerie Vollard, que le Musée d'Orsay consacre du 19 juin 2007 au 16 septembre 2007 à cette figure éminente du marché de l'art parisien du XXe siècle. Portraituré par CEZANNE, BONNARD, PICASSO, Maurice DENIS, d'autres encore, éditeur d'art dont les publications prestigieuses ont passées à la postérité comme autant de preuves d'une curiosité esthétique et d'un goût sûrs, marchand de tableaux qui su rassemblé tant de chef-d'oeuvre qu'à sa mort le trésor fabuleux de son héritage attisa les convoitises les plus diversement honnètes, Ambroise VOLLARD, depuis longtemps, "attendait" la biographie qui viendrait compléter et rectifier peut-être les Souvenirs d'un marchand de tableaux qu'il livra à ses contemporains des années 1930. Auteur, il poursuivit à sa manière les aventures du père UBU, inaugurées par Alfred JARRY, avec qui il collabora, et dont l'esprit imprégna longtemps après sa mort en 1907 un entourage épris de libertés... en tout genres. Jean-Paul MOREL,chercheur en histoire de l'art, qui a déjà exercé sa verve et son érudition au service de Félix FENEON (Félix Fénéon et Jacques Rodrigues-Henriques correspondance 1906-1942. Séguier 1996), de Félix VALLOTTON (Vallotton: dessinateur de presse et graveur. Favre 2002), TOULOUSE-LAUTREC (Toulouse-Lautrec en scène. Favre 2003), de CEZANNE (La peinture couillarde : lettres et propos choisis. Mille et une nuit 2006)remet ici le couvert pour Ambroise VOLLARD, dont il a réédité précédemment Le Père Ubu à la guerre (Mille et une nuit 2006) et le malheureusement épuisé Tout Ubu colonial (Séguier 1994). Le susdit auteur a dégagé des recoins ombreux de la légende et des on-dits, les traits avérés d'un personnage public mais secret. Son texte, enrichi de nombreux documents d'époque, débobine avec humour et généreuse circonspection le fil d'une histoire commencée à l'île de La Réunion et qui s'achève dans le fossé. Avis donc aux amateurs d'histoires, d'art, et de mystère...

Guillaume d'Enfert - Avril 2006

28€ => 26€60
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