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Février 2006

Journal Tome 1 et 2, Mireille Havet, édition Claire Paulhan
Havet Havet

...Sur les charniers de 14-18 ont poussé des fleurs aux parfums entêtants et amers. Le sacrifice d'une génération plongea certains de ses rescapés, garçons ou filles, dans un paysage mental peuplé des fantômes de leurs frères martyrs, peintres ou poètes, dont il leur fut cruel et vain d'assumer seuls les talents défunts, les oeuvres mort-nées. Le Journal de Mireille Havet témoigne de la douleur de ces pertes dont la froide comptabilité ne saurait donner la mesure. Mesure morale qui fait que le monde est défiguré, dé-visagé, au point que l'auteur même a du mal à se reconnaître dans un miroir. Le miroir de sa vérité ce sera son journal, miroir mouvant. Partant à la dérive sur les méandres et par les tourbillons d'une sensibilité en fusion et d'un moi orphelin, elle s'exerce à une écriture de soi qui ne cède pas pour autant au narcissisme facile et mièvre des âmes blessées qui se pâment, mais se forge à force de volonté quasi-masochiste et de cruelle lucidité. Mireille Havet, irrépressiblement, se soumet au scalpel de sa plume, et loin d'être amoindrie par un tel dépecage, elle y trouve sa jouissance, sa puissance même; comme attisée par le feu de ses mots, elle se consume et renaît sur leur grill. Mais la violence n'est pas seule à donner corps à son écriture. Je ne sais plus quel auteur a jugé qu'il fallait se méfier du sang qui se transmue en encre. Ici, le lecteur intrigué d'abord par cet auteur dont le nom lui semblera sorti du néant, attiré enfin par l'expression d'une personnalité peu ordinaire, aura tôt fait d'abandonner les préventions que suscitent parfois les journaux intimes, en trouvant, là, justement beaucoup plus que de l'intime. Ce lecteur attentif sera sensible au doute quasi-philosophique, au questionnement de soi et du monde qui irriguent le texte et confinent à l'examen de conscience quotidien, à l'exercice spirituel. Chaque phrase résonne comme un miroir brisé par le refus de laisser se figer une image de soi. Aussi bien, l'autre du miroir est-il déjà mort quand je le regarde. C'est un pendant de la lutte de Jacob avec l'Ange, mais sous l'injonction d'un : Je ne te lâcherais point que tu ne m'aies maudit! Bien des pages sont aussi une mise en accusation de la société, une révolte contre ses lourdeurs, ses conventions, ses hypocrisies... qu'atteste un affranchissement moral aussi bien que physique des tabous de l'époque, jusqu'aux limites mêmes de ses propres dégoûts. A force d'en découdre avec soi, Mireille Havet pétrit son écriture, sans relâche, qui se lève victorieuse de ce travail, sur les décombres de ses amours et de ses sentiments. Son style, tendu, y gagne en puissance, en clarté, en souplesse et toujours la franchise de sa pensée jaillit d'un élan direct. Sa phrase nous entraîne, un peu étourdis, meurtris parfois, du spectacle qu'y offre son auteur - sa fièvre nous atteint. Les événements de sa vie s'y moulent tout naturellement, mais essentiellement c'est au diapason des vibrations de son âme et des émotions immédiates ou revécues qui la baignent que tout est retranscrit, et c'est bien son paysage mental qu'elle dévoile à nos yeux. Il est difficile de donner une idée d'ensemble du fleuve impétueux qu'est ce deuxième volume du Journal de Mireille Havet, couvrant sur près de six cents pages les années 1919 à 1924. Pour n'en pas fausser l'approche, il est juste de noter qu'en-dehors des pages au ton de manifeste ou de pamphlet s'y trouvent maints passages d'un érotisme suave que côtoie l'usage de drogues, et encore maints passages apaisés, voire des îlots édéniques où l'expression de la plénitude et du bonheur d'être et d'aimer offre son contrepoids aux errements des sens, des sentiments, à cette sombre mélancolie de la jeunesse perdue qui la submerge par bouffées. L'image, charnelle, naît là comme la fleur des champs, belle de santé, spontanément subtile, et fraîche comme cette herbe dont parfois l'auteur se plut à mâcher des brins. Enfin, affleure au long de cette prose avide et brute, un sens poétique inné qui scande le texte au rythme de son impulsion, un lyrisme de la phrase, une respiration, comme une vague obstinée qui vient s'écraser contre le réel. Lire son Journal, aujourd'hui qu'elle n'est plus, est une main fraternelle que nous tendons à Mireille Havet par-delà les années, comme une rupture de ce cercle de feu qu'est la solitude de l'âme. Il est triste de constater, pour qui s'éprend de cette sensibilité foisonnante aux dons en devenir, qu'elle anticipa son destin par l'obsession d'idées morbides, mais il est beau qu'au-delà d'un sentiment d'échec, elle ne pensa qu'à ses papiers, à cette écriture à qui elle voue sa vie. En léguant la totalité de ses cahiers et manuscrits à Ludmila Savitzky, elle plaça en l'amitié son espoir d'un accomplissement que nous tenons entre nos mains. Journal de Mireille Havet, journal d'une âme, travail intérieur d'un être qui cherche au plus profond de soi sa vérité et la voie pour s'y épanouir.

Guillaume d'Enfert. Février 2006.

Tome 1: 20€ => 19€ ; Tome 2: 35€ => 33€25
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